Dieu a visité son peuple, mais nous sommes aveugles

homélie du 10e dimanche, 5 juin 2016

Pour Cashel (Irl.) cette veuve de Naïm (Lc 7,11), la vie reprendra-t-elle comme avant la maladie ? Après cet événement, la foule conclut que « Dieu a visité son peuple ». Avoir vécu d’aussi près la visite de Dieu ne manquera pas d’avoir un impact sur leur vision de la vie. Et aujourd’hui, à quelle occasion disons-nous « Dieu a visité son peuple » ? Hier à vêpres nous lisions : « la bonne nouvelle progresse dans le monde entier » (Col 1,6). Et pourtant chez nous nous la voyons plutôt mal en point. Ne sommes-nous pas entré dans cette autre perspective : « le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur terre ? » (Lc 18,7-8)

Les disciples, au moment où ils assistaient à l’extension de l’Église, ne devaient pas comprendre cette phrase, mais quand nous nous regardons ce matin nous commençons à la comprendre. De même quand nous imaginons comment on parlerait aujourd’hui dans les médias d’un geste comme celui que Jésus vient de faire, avec quel sarcasme et quelle condescendance on traiterait ceux qui disent « Dieu a visité son peuple ! »

Vendredi passé, en la fête du Sacré-cœur, il y a eu le jubilé de la miséricorde pour les prêtres à la cathédrale. Nous nous sommes confessés les uns aux autres, nous avons célébré l’eucharistie et passé la porte sainte. Puis je dînais avec quelques confrères Africains. Cela m’a rempli d’espérance. Pas parce qu’ils viennent faire du nombre. Car chez eux un curé a 50 clochers à desservir, sur une surface de 50km sur 80, et il serait injuste qu’on demande un prêtre par clocher chez nous. Cela m’a rempli d’espérance car ces prêtres portent en eux un terreau pour la foi. Il y a en eux le sentiment que c’est évident qu’il faut servir Dieu, un sentiment que nous avons massivement perdu, dont nous n’avons même plus idée de parler.

Nous vivons dans un monde où Dieu n’est plus la référence spontanée. Ce n’est pas un problème, c’est même peut-être une situation saine pour que tous, croyants et non-croyants se sentent à l’aise. Mais notre monde va plus loin, il considère que Dieu n’a plus du tout le droit d’être une référence. Il est toléré comme un fossile dans l’esprit de quelques uns, mais jamais plus vu comme une contribution positive à la vie ensemble. Nous respirons ainsi jour après jour une ambiance hostile à Dieu, qui s’insinue spontanément dans notre esprit si nous laissons les choses suivre leur cours.

Les chrétiens venus d’ailleurs pourront sauver l’Église et faire qu’à son retour le Christ trouvera encore la foi et que nous dirons : Dieu visite son peuple ! Ils ne le feront pas par leur nombre, mais parce qu’ils nous purifient de cette intoxication de l’âme qui fait croire qu’avoir des égards pour Dieu est quelque chose de privé, qu’on ne doit pas diffuser, qu’on peut tout au plus facultativement entretenir si c’est notre goût, dont on ne peut pas parler au travail, sur quoi il est inconvenant de se poser des questions à l’école, etc.

Ensemble nous pourrons retrouver ce sentiment que c’est normal qu’une société honore Dieu, pas par superstition, pas dans le désir d’imposer les vues des croyants, mais parce qu’il n’est pas rationnel de décider pour tous que Dieu ne compte pas même s’il existait, et que s’il existe et qu’il est le Créateur de tous, la chance de le rencontrer et de voir le monde comme lui doit rester ouverte pour tous.