l’ennemi, et sa défaite

homélie du 16e dimanche A

Cette Houx, Conques parabole (Mt 13,24-43) est très éclairante sur la coexistence du mal et du Royaume que nous voyons dans le monde d’aujourd’hui et de toujours. (v.27) « Les serviteurs du maître vinrent lui dire : ‘Seigneur, n’est-ce pas du bon grain que tu as semé dans ton champ ? D’où vient donc qu’il y a de l’ivraie ?’ » Cela nous rappelle l’exclamation de Dieu quand il crée le monde : « Et Dieu vit que cela était bon » (Gn 1). Dieu crée un monde beau et bon ; beaucoup de choses nous poussent à en douter, mais c’est une affirmation fondamentale pour tout être : de chacun, Dieu voit qu’il est bon.

(v.28.38-39) « Il leur dit : ‘C’est un ennemi qui a fait cela’... l’ivraie, ce sont les fils du Mauvais. L’ennemi qui l’a semée, c’est le démon. » Qui est ce démon ? On n’en parle plus beaucoup aujourd’hui. Dans la prière, il reste deux allusions dans la liturgie du baptême, et puis plus rien me semble-t-il.

Tenons-nous d’abord à distance de deux extrêmes qui ne sont pas juste :
- il y aurait une puissance du mal qui est comme un autre dieu égal à Dieu, qui lui livre un combat directement et par personne interposée (nous !).
- satan n’existerait pas, ce serait une pure invention complètement dépassée.

Parler de satan (éthymologiquement : “adversaire” en hébreu. Et “diable”, “diabolos”, “celui qui divise”, en grec) c’est d’abord pour la foi de l’Église dire que le mal n’a pas son origine dans le cœur de l’homme même si c’est là qu’il réside le plus habituellement. Le mal que l’homme commet a une parenté avec un mystère du mal, du néant, qui touche toute la création. Et il y a comme un attrait du mal qui dépasse l’homme, qui lui arrive comme de l’extérieur, qui lui vient comme une tentation. J’aime beaucoup cette définition de la tentation : « il s’agit d’une sorte d’inversion qui consiste à voir dans l’amour une dépendance et non plus un don qui fait vivre. On ne considère plus cette relation comme source de vie mais comme limitation de notre propre indépendance. » (Benoît XVI) Ça me paraît une bonne traduction de l’histoire du fruit défendu au jardin d’Eden, de la façon dont le don que Dieu fait du jardin à Adam et Ève se trouve anéanti par leur refus de le recevoir comme don, par leur choix de s’en emparer. C’est une expression de la façon dont on utilise pour soi la liberté que Dieu nous donne pour aimer. Le mal vient du fait que l’homme utilise mal sa liberté. Tout le mal ne peut s’expliquer, puisque ce n’est pas Dieu qui l’a créé, que par un détournement de la liberté que Dieu donne aux créatures pour pouvoir aimer.

Pour bien faire comprendre que cet adversaire de l’amour comme don n’est pas un dieu du mal, l’Église le voit sous les traits d’un ange, c’est-à-dire une créature, un être inférieur à Dieu. Puisque les anges sont des créatures hors du temps, lorsqu’ils choisissent, ils choisissent de tout leur être, il ne leur faut pas du temps pour que leurs choix pénètrent toutes les couches de leur personnalité. Ainsi satan aurait choisi de tout son être contre Dieu, contre son projet de partager l’amour avec ses créatures. Nous voyons en lui une puissance jalouse de Dieu et de nous, qui veut nous entraîner et nous abattre. Et puisqu’il est esprit, il n’est pas limité comme nous dans sa capacité à solliciter beaucoup de monde en même temps, et de l’intérieur. Il a une certaine puissance.

Mais même si le mal paraît puissant dans notre monde, il ne faut pas lui donner une consistance semblable à celle du bien. Le mal est une négation, un videment, et finalement la négation n’a pas de pouvoir, bien qu’elle puisse tant nous séduire par tant d’illusions. D’ailleurs quand nous faisons le mal, nous finissons par nous trouver vides, tandis que le bien nous remplit. C’est là un critère de discernement ultime (mais qui souvent tombe un peu tard, quand toutes nos illusions tombent, quand nous nous rendons compte après des années que nous avons couru après du rien et que le vide nous submerge et nous dégoûte). Le mal est une menace et une tentation permanentes mais n’est pas un adversaire de Dieu qui serait son égal. Il nous faut savoir que seul Dieu est Dieu et que celui qui se fie à lui n’a par conséquent rien à craindre des puissances sataniques. C’est pourquoi c’est à Dieu et lui seul que nous devons nous fier !

Pour terminer, Jésus parle d’un “jugement”. (v.41-42) « Le Fils de l’homme enverra ses anges, et ils enlèveront de son Royaume tous ceux qui font tomber les autres et ceux qui commettent le mal, et ils les jetteront dans la fournaise : là il y aura des pleurs et des grincements de dents. » Ces affirmations semblent incompatibles avec la Bonne Nouvelle. Il y a là d’abord un avertissement pour maintenant. Les choix que nous faisons maintenant ont une valeur irremplaçable. Sera-t-il possible de nos convertir après la mort des conversions que nous savons nécessaires aujourd’hui mais auxquelles nous ne nous attelons pas ? La plupart des grands spirituels depuis le Christ en doutent... Je ne parle pas du mal qui nous échappe, mais des grosses négligences de notre vie. Nous pouvons accueillir le jugement comme bonne nouvelle. Car il donne une forme concrète à notre désir de changement (sans désir concret, sans deadline, on ne s’y met pas !), et il est bonne nouvelle pour ceux qui sont opprimés, qui sont traités injustement. Nous ne ferons pas entrer un gramme de mal en Dieu ; si nous tenons au mal que nous faisons, c’est mal parti pour nous ! Je ne dis pas cela pour ceux d’entre nous qui se culpabilisent fréquemment de beaucoup de choses (ceux-là, il faut surtout qu’ils pensent à la miséricorde de Dieu !) mais pour les autres, ceux qui s’habituent au mal qu’ils font, jusqu’à le minimiser. Pour être équilibrés dans notre vie, nous devons tous nous mettre à penser à ce qui ne nous vient pas naturellement à l’esprit : ceux qui se jugent sans cesse, qu’ils pensent à la tendresse de Dieu. Ceux qui ne se jugent pas et se croient au-dessus de tout jugement, qu’ils pensent à ce que Jésus dit aujourd’hui, qu’ils accueillent dans leur cœur cet avertissement... Les deux choses sont en Dieu, la tendresse, et le jugement, car notre cœur ne peut pas s’attacher au mal.