Dieu est bon, et pourtant il y a la souffrance…

Conférence des « lundis de la miséricorde », Louvain-la-Neuve, 18 avril 2016

1. La grande question de la souffrance dans le cœur de l’homme

L’être humain Racines ne fait pas que ressentir la douleur, il souffre. Parce qu’il a une conscience particulière de lui-même, parce qu’il est capable de se projeter dans le futur et se demande : que vais-je devenir ? Cela va-t-il continuer longtemps ? Ou : comment vais-je tenir ? Et dans les cas de séparation ou de deuil : comment vivrai-je sans toi ?

La souffrance est le contraire de ce qu’on attend de la vie. Nous ne sommes pas faits pour la souffrance. Il y a en nous — et c’est Dieu qui l’a mise — une aspiration énorme au bonheur. Et pourtant nous souffrons, nous sommes dans un monde où on souffre.

L’être humain s’engage dans la lutte contre la souffrance. On peut simplement tout faire pour l’éviter pour soi, ou bien s’engager pour en soulager les autres, le maximum. Cela est très clair dans les pays qui ont été marqués par le christianisme, où on a inventé toutes sortes de choses comme les hôpitaux pour le plus grand nombre, les écoles pour le plus grand nombre, avant que l’État ne reprenne cette mission : tant d’œuvres de miséricorde.

L’être humain souffre. Il cherche à éviter la souffrance ou à y remédier. Parce qu’il est un être humain, il se pose aussi la question de l’origine de la souffrance. Et il se demande aussi comment vivre la souffrance inévitable. La Bible l’aborde abondamment, et nous y reviendrons à notre aise.

Ce problème du mal et de la souffrance est devenu très aigu au moment où on a eu une vision « mécaniciste » de Dieu. Que fait ce grand horloger ? Les philosophes cherchent alors à disculper Dieu du mal présent dans le monde. Ce sont les théodicées, comme celles de Leibniz, de Kant ou de Hegel. Mais finalement ces entreprises sont mises sur le côté par un courant de plus en plus athée qui considère qu’on ne peut pas admettre l’idée d’un Dieu puissant et bon compatible avec le mal et la souffrance.

2. Rejet de Dieu ou cri vers Dieu

C’est une attitude dont la Bible parlait déjà. Voir par exemple le Ps 14,1 « Dans son cœur le fou déclare : “Pas de Dieu !” Tout est corrompu, abominable, pas un homme de bien ! »

L’attitude que la Bible privilégie est le cri vers Dieu. Je pense à ce passage tragique du livre de Jérémie : 1418 « Si je sors dans la campagne, voici des hommes percés par l’épée ; si je rentre dans la ville, voici des hommes tourmentés par la faim. Même le prophète et le prêtre parcourent le pays sans rien comprendre. 19 Seigneur, as-tu donc rejeté Juda pour toujours ? Es-tu vraiment dégoûté de Sion ? Pourquoi nous as-tu frappés sans guérison possible ? Nous attendions la paix, mais jamais rien de bon ! le temps de la guérison, mais voici la détresse ! »

L’ami de Dieu qui souffre
interpelle son Dieu.

Tout au long des psaumes, nous entendons plein de cris de l’ami de Dieu qui souffre et qui interpelle son Dieu. La prière des psaumes est une prière qui peut beaucoup nous aider dans les situations de souffrance. La Parole de Dieu elle-même nous donne des mots pour vivre avec Dieu ce combat. En passant je voudrais aussi mentionner une autre aide très puissante : la prière du chapelet, qui est comme une ancre que l’on jette dans le cœur de Dieu pour tenir bon. Je ne sais pas pourquoi ça marche, mais expérimentalement je peux vous dire que cette prière est très efficace. Marie apporte avec elle la conviction que Dieu est là et que son Royaume avance (voir le Magnificat).

3. L’annonce de la bonté de Dieu

En contrepoint du cri de l’homme vers Dieu, la Bible annonce sans hésitation la miséricorde de Dieu, les manifestations de sa tendresse.

Dès le premier chapitre de la Genèse, en passant en revue tous les éléments de la création, l’Écriture répète que « Dieu vit que cela était bon ». Bon de sa bonté à lui, qu’il met dans toute la création et dans l’homme lui-même à un degré encore plus élevé.

L’homme a été créé à l’image de Dieu. S’il souffre tant du mal qui a lieu ou qui est commis, s’il est si affecté par l’injustice, c’est à cause de cette image de Dieu qui parle en nous. Notre intolérance au mal et à la souffrance reflète l’intolérance de Dieu au mal et à la souffrance. C’est parce que nous sommes à son image que cela nous scandalise tant. Si notre esprit n’était pas participation à l’esprit du Dieu bon et juste, le mal, l’injustice, la souffrance ne nous atteindraient pas à ce point.

Notre intolérance au mal et à la souffrance reflète celle de Dieu.

Des philosophes ont mis cela en musique de la manière suivante. Ce qui existe c’est le bien, le bon, le beau. Si nous souffrons, c’est à cause d’un déficit d’un bien dû, d’un bien attendu, et c’est ce que nous appelons mal. Ainsi la maladie est un déficit de santé. L’égoïsme, de l’amour. La bêtise, de l’intelligence, etc. C’est la conviction de la non-substantialité du mal, que l’on trouve notamment chez Augustin, Thomas d’Aquin. Elle affirme que rien n’est mauvais par nature.

On voit une correspondance à cela dans le monde mesurable. Bien que nous éprouvons l’obscurité, il n’y a pas de photons d’obscurité, il n’y a que des photons de lumière : l’obscurité est l’absence de lumière. De même pour le froid : il y a des calories, mais il n’y a pas de frigories. Je vous renvoie à cette jolie histoire du professeur bouleversé, bien que je doute qu’il soit question d’Einstein.

4. l’origine de la souffrance

D’où vient le mal ? Pas de Dieu, pas du geste de création. Il n’y a pas un principe du mal équivalent au principe du bien, le monde n’est pas le produit du combat de ces deux principes, comme l’affirmaient par exemple la cosmologie cathare, selon laquelle la matière était mauvaise (et faire des enfants était mauvais). Non, tout ce qui est créé est bon.

Le chapitre 3 de la Genèse évoque une autre origine du mal et de la souffrance, dans le détournement de la liberté faite pour aimer. L’origine du mal et de la souffrance n’est pas un meurtre, un abus sexuel ou quelque autre chose de visiblement terrible. Elle est dans le cœur qui succombe à la tentation en disant : « je ne veux pas faire confiance, je ne veux pas dépendre, je ne veux pas vivre en fils, en fille, je veux décider moi-même de ce qui est bien et de ce qui est mal ».

C’est ainsi que le mal jaillit dans le monde et blesse tout ce que l’homme fait. Enfanter, travailler, la relation entre l’homme et la femme, tout cela deviendra difficile et cause de souffrance. Et c’est aussi l’irruption de la mort. On a pu lire tout cela comme une punition arbitraire imposée par Dieu à l’homme. Mais il faut plutôt le regarder comme l’explication des conséquences internes au geste de refus posé par l’homme. C’est déjà ce à quoi invitait saint Irénée au 2e siècle : « Et c’est aussi pour ce motif qu’il le chassa du paradis et qu’il le transféra loin de l’arbre de vie : non qu’il lui refusât par jalousie cet arbre de vie, comme d’aucuns ont l’audace de le dire, mais il le fit par pitié, pour que l’homme ne demeurât pas à jamais transgresseur, que le péché qui était en lui ne fût pas immortel et que le mal ne fût pas sans fin incurable. Il arrêta ainsi la transgression de l’homme, interposant la mort et faisant cesser le péché, lui assignant un terme par la dissolution de la chair qui se ferait dans la terre, afin que l’homme, cessant enfin de vivre au péché et mourant à ce péché, commençât à vivre pour Dieu. » (AH III,23,7)

Malgré le constat de tous les ravages, il n’y a pas de condamnation de l’homme : annonce d’un combat, où l’humanité dominera ; Dieu fabriquant des tuniques pour que l’homme et la femme s’en protège (Gn 3,21) ; voir encore Gn 4,15, le signe protecteur sur Caïn le meutrier).

Lorsque notre liberté refuse le lien avec Celui qui est la source de la vie…

La Révélation nous fait chercher dans le péché l’origine de la souffrance. Cela est difficile à comprendre pour l’homme contemporain, pour qui le péché ce n’est quand-même pas grand-chose. Mais quand nous nous rendons compte que c’est le refus du lien avec Celui qui est la source de la vie, nous pouvons deviner que ça ne peut qu’être grave. Et quand nous regardons notre vie, celle de notre monde, nous voyons clairement l’énorme part de souffrance qui vient du péché.

5. Le Tout-Puissant.

Dans la vision chrétienne de Dieu on refuse de dire que Dieu envoie tel ou tel mal. On a pu dire que Dieu « permet » un mal. Mais c’est encore trop de dire que Dieu permet le mal. Cela suggère une collusion de Dieu avec le mal, comme s’il l’acceptait pour s’en servir.

Mais dans la prière nous disons souvent « Dieu tout-puissant » ; nous affirmons, non pas que Dieu est un magicien sans limite, pouvant réaliser tout ce dont il a envie, mais nous disons que le mal ne prend jamais Dieu de court1. Nous nous rappelons que la Providence n’est pas entravée par les assauts du mal. Même quand nous ne voyons pas quel bien est en train de se faire lorsque nous sommes plongés dans le mal et la souffrance, nous pouvons affirmer sans nous égarer que Dieu n’est pas à court, qu’il pourra réaliser une grande œuvre au cœur de ce mal qui nous atteint — et qu’il est déjà en train de le réaliser.

Nous affirmons que le mal ne prend jamais Dieu de court.

Cette conviction n’est accessible qu’à celui qui croit, qui « craint » le Seigneur, c’est-à-dire celui qui se rend compte que l’Être à qui il parle est le créateur de l’univers immense, plus grand que tout, et qu’en même temps il aime tendrement chaque homme (Ps 103,17 : « l’amour du Seigneur, sur ceux qui le craignent, est de toujours à toujours, et sa justice pour les enfants de leurs enfants. ») Ce sont ceux qui craignent le Seigneur, entretiennent cette qualité d’amour dans leur cœur, qui découvrent l’amour du Seigneur. Celui qui demande des comptes à Dieu — ce qui est le contraire de la crainte du Seigneur — se rend aveugle à son amour.

Cette crainte de Dieu qui donne de voir, elle se manifeste aussi dans cette demande du Notre Père : « donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour ». Dans la confiance nous ne voulons penser qu’au pain de ce jour, tandis que notre tentation est de demander aujourd’hui notre pain de demain, et de prendre des décisions en fonction de notre capacité d’imaginer le pain de demain ou pas. À cause de cela, beaucoup de gens font des bêtises.

6. Habiter le temps de la miséricorde

Tout croyant en vient un jour à poser la question : Seigneur, pourquoi n’élimines-tu pas la souffrance maintenant ? La réponse la plus pénétrante se trouve dans la parabole du bon grain et de l’ivraie.

Mt 1324 Jésus leur proposa une autre parabole : « Le Royaume des cieux est comparable à un homme qui a semé du bon grain dans son champ. 25 Or, pendant que les gens dormaient, son ennemi survint ; il sema de l’ivraie au milieu du blé et s’en alla. 26 Quand la tige poussa et produisit l’épi, alors l’ivraie apparut aussi. 27 Les serviteurs du maître vinrent lui dire : “Seigneur, n’est-ce pas du bon grain que tu as semé dans ton champ ? D’où vient donc qu’il y a de l’ivraie ?”28 Il leur dit : “C’est un ennemi qui a fait cela.” Les serviteurs lui disent :“Alors, veux-tu que nous allions l’enlever ?”29 Il répond : “Non, de peur qu’en enlevant l’ivraie, vous n’arrachiez le blé en même temps. 30 Laissez-les pousser ensemble jusqu’à la moisson ; et, au temps de la moisson, je dirai aux moissonneurs : Enlevez d’abord l’ivraie, liez-la en bottes pour la brûler ; quant au blé, rentrez-le dans mon grenier.” »[…] 36 Alors, laissant la foule, il vint à la maison. Ses disciples s’approchèrent et lui dirent : « Explique-nous clairement la parabole de l’ivraie dans le champ. » 37 Il leur répondit : « Celui qui sème le bon grain, c’est le Fils de l’homme ; 38 le champ, c’est le monde ; le bon grain, ce sont les fils du Royaume ; l’ivraie, ce sont les fils du Mauvais. 39 L’ennemi qui l’a semée, c’est le démon ; la moisson, c’est la fin du monde ; les moissonneurs, ce sont les anges. 40 De même que l’on enlève l’ivraie pour la jeter au feu, ainsi en sera-t-il à la fin du monde. 41 Le Fils de l’homme enverra ses anges, et ils enlèveront de son Royaume tous ceux qui font tomber les autres et ceux qui commettent le mal, 42 et ils les jetteront dans la fournaise : là il y aura des pleurs et des grincements de dents. 43 Alors les justes resplendiront comme le soleil dans le royaume de leur Père. Celui qui a des oreilles, qu’il entende ! »

Nous sommes comme ces ouvriers qui voudraient arracher dès maintenant tout le mal du champ du monde. Mais le Seigneur avertit qu’il y a un temps pour cela, et que ce n’est pas maintenant. Ce temps viendra. Il y a un temps où Dieu dit stop au mal. C’est ce que l’on appelle le Jugement dernier. Si nous ne supportons pas le mal et la souffrance, Dieu les supporte encore moins. Son intolérance au mal n’est pas chez lui le fruit d’une décision plus ou moins arbitraire. Elle lui vient de ce qu’il est lui-même : il est le bien, il est le juste et la source de toute justice. Dans son Royaume, justice et paix s’embrassent, amour et vérité se rencontrent (Ps 85,10). Là, « Dieu essuiera toute larme de leurs yeux, et la mort n’existera plus ; et il n’y aura plus de pleurs, de cris, ni de tristesse ; car la première création aura disparu. » (Ap 21,4) Le Credo nous rappelle que l’accès au Royaume passe par un jugement des vivants et des morts, non pour exclure mais pour que le mal, que nous commettons et celui qui nous fait souffrir, soit définitivement rejeté.

Mais ce n’est pas le temps du Jugement, c’est le temps de la miséricorde. Ce temps où Dieu n’arrache pas encore le mal de sa création est le temps laissé à chacun pour se convertir, c’est la tendresse de Dieu qui ne veut pas m’arracher de la vie, moi qui commet le mal. Je pense à ce texte de la seconde lettre de Pierre, 2 P 3,9 : « Le Seigneur n’est pas en retard pour tenir sa promesse, comme le pensent certaines personnes ; c’est pour vous qu’il patiente : car il n’accepte pas d’en laisser quelques-uns se perdre ; mais il veut que tous aient le temps de se convertir. »

Habiter le temps de la miséricorde, en éprouvant ma propre solidarité avec le mal qui se fait partout dans le monde.

Maintenant, c’est le moment d’habiter le temps de la miséricorde, et de le faire en éprouvant ma propre solidarité avec le mal qui se fait partout dans le monde. Il y a tant de manifestations d’un mépris sans fin de l’homme pour l’homme, et aussi pour l’environnement où l’homme vit. Prenons un instant pour rejoindre tous ceux qui souffrent du mal. À toutes les époques de l’histoire. Ceux qui toute leur vie auront vécu dans une condition de misère, privés de tout. Tous ceux que personne n’a accueillis, consolés. Tous ceux qui n’ont eu comme repère que brutalité, mépris, haine. Eh bien nous sommes solidaires de ce chemin tragique de l’humanité. Arrêtons cette division du monde entre les bons et les méchants. Je pense à ce que dit cette Israélienne dans le film Human de Yann Arthus Bertrand : « Pourquoi la guerre en Israël et en Palestine dure encore au bout de 70 ans ? Tant qu’on n’aura pas compris que moi, je suis une femme israélienne ; mais aussi une Palestinienne qui se fait exploser dans une école ; je suis aussi le soldat israélien qui tue un enfant palestinien ; je suis aussi un soldat allemand qui mettait des gens dans la chambre à gaz ; je suis aussi la femme violée, je suis aussi le violeur ». Non pas que nous ayons commis ces atrocités, mais personne n’est innocent, personne ne peut dire : je n’ai jamais pactisé avec le mal… Personne sauf le Christ, Jésus, le Fils de Dieu fait homme.

La foi chrétienne nous apprend que c’est lui, le Christ, qui résout le problème du mal. Nous verrons bientôt comment. Sa victoire finale, nous la désirons comme le salut de l’humanité entière. Alors, pour tous ceux qui meurent sur les tas d’ordure du Caire ou de Rio, pour tous celles qui sont vendues comme esclaves, pour tous ceux qui commettent tout cela ou qui encouragent les incroyables injustices de la mondialisation, nous disons : viens, Seigneur Jésus, Maranatha, viens nous sauver ! Que vienne ton Royaume ! Et nous supplions pour les pécheurs, afin qu’ils se convertissent aux mœurs du Royaume.

Et en plus de supplier, nous travaillons au Royaume, nous allons au champ du Seigneur, nous donner de la peine dans son champ. Saint Paul nous donne la manière de mener le combat présent : « que le Seigneur vous donne, entre vous et à l’égard de tous les hommes, un amour de plus en plus intense et débordant… Faites donc de nouveaux progrès » (1 Th 3 et 4).

Agir, en acceptant les limites de mon action, pour que la solidarité ne dévore pas ceux qu’elle ne peut secourir.

Il s’agit d’agir concrètement pour soulager la souffrance. En acceptant les limites de mon action, sinon on arrache aussi le bon grain. Quand la miséricorde et la charité perdent l’espérance que seule la foi peut donner, alors elles se réduisent à la solidarité, qui apporte beaucoup de bonnes choses à l’humanité mais qui refuse également d’admettre ses limites. Alors, quand on ne sait plus comment aider une mère qui ne voit pas comment accueillir l’enfant qu’elle porte, on prétend que c’est une action solidaire de lui faciliter l’accès à l’avortement. Et quand on ne sait plus comment aider un malade qui désespère, on affirme que la solidarité doit aller jusqu’à procurer l’euthanasie. C’est ce qui arrive à la solidarité quand elle refuse d’admettre son impuissance dans les cas limites, quand elle devient despotique et enferme ceux qu’elle ne peut consoler.

7. L’œuvre que l’on peut accomplir par la souffrance

À cause de ce qu’a fait le Christ, le chemin de l’humanité n’est pas un chemin qui se perd, qui aboutit au néant. Pas par lui-même, car l’injustice ne peut pas se poursuivre dans la vie éternelle. Et ce serait bafouer éternellement la justice que de dire à celui qui l’a subie comme à celui qui l’a commise, et qui devront vivre ensemble : faites l’effort d’oublier comme moi, Dieu, je le fais !

Mais l’espérance est possible à cause de cette action du Christ dans sa passion, qui prend sur lui le drame de l’humanité. Car s’il a sué du sang à Gethsémani, ce n’est pas seulement à cause de l’angoisse d’un homme face à son supplice, mais de la détresse de Dieu fait homme devant la tragédie de chaque homme.

Par sa passion, le Christ accomplit une œuvre inédite et définitive.

De ce qui lui arrive, de la souffrance qu’il vit, Jésus fait quelque chose. Il ne donne pas seulement un exemple de patience, de pardon, de courage. « Ma vie, personne ne la prend, mais c’est moi qui la donne » dit-il (Jn 10,18), en nous donnant le secret de son cœur. Se glisser dans la souffrance et la mort, non pas à reculons mais en se donnant soi-même, c’est la clef que le Fils de Dieu emploie pour détruire la mort. Et le Père rend ce don fécond. Quand Jésus le Fils de Dieu passe par l’agonie et la mort, c’est la mort qui explose, ce sont ses verrous qui sont soufflés.

À cause de la passion du Christ et parce que le Père l’a ressuscité, le chemin de l’humanité, quels que soient ses malheurs, est un chemin qui conduit les enfants qu’il engendre vers le Royaume de Dieu.

Par le chemin du Christ, on voit comment Dieu prend au sérieux la souffrance, et que c’est très différent d’une explication ou d’un coup d’éponge. La souffrance aujourd’hui, le Christ nous donne le pouvoir de la vivre comme un chemin.

Prenons un exemple. Lorsque nous regardons les dernières années du pontificat de saint Jean-Paul II, nous comprenons que le pape est resté très actif jusqu’à son dernier souffle ! Il y a des façons très différentes de faire des choses. Pour lui, la souffrance de ses dernières années c’était faire des choses en profondeur, intensément. Nous avons vu le résultat quand des portes se sont ouvertes pour lui dans l’orthodoxie (visite en Roumanie) ou dans le judaïsme, ou quand il a pu avec justesse demander pardon au nom de l’Église. Vraiment, le Christ est le pasteur qui nous permet de passer à travers tout en portant du fruit.

En rencontrant les prêtres du Val d’Aoste et en leur demandant de partager la souffrance de ceux qui leur sont confiés, Benoît XVI disait : « la souffrance est la voie de la transformation, et sans la souffrance on ne transforme rien. » Sûrement que beaucoup d’entre nous ont déjà expérimenté ces transformations intérieures qui se font par la souffrance (pas par elle-même, mais par la façon dont nous la vivrons).

Jean-Paul II avait donné la clef de ce qu’il vivait sans une exhortation apostolique qui s’appelle « Le sens chrétien de la souffrance humaine » (1984, Salvifici doloris, à lire ici). L’Esprit Saint permet de vivre sa propre souffrance dans la complicité avec le Christ souffrant. Ce n’est pas une union théorique à la souffrance du Christ, mais une union d’amour avec le Christ souffrant, pilotée par l’Esprit Saint, demandée à l’Esprit Saint.

Le Christ nous propose de transformer notre souffrance en action de réconciliation.

Jésus disait : « celui qui ne porte pas sa croix pour marcher derrière moi ne peut pas être mon disciple. » (Lc 14,27) Ce n’est pas une glorification de la souffrance, mais le constat que dans ce monde il y a de toute façon la croix, et qu’il n’y a que 3 possibilités : soit on maudit la vie et Dieu, soit on se condamne soi-même et on ampute sa vie, soit on porte sa croix à la suite du Christ, c’est-à-dire uni par le cœur à lui.

La souffrance tend à fermer le cœur, conduit naturellement la personne à se durcir. Lorsque celui qui souffre combat pour garder le cœur ouvert, vit son épreuve en rejoignant affectueusement le Christ et tous ceux qui souffrent dans ce monde, il poursuit l’œuvre de réconciliation opérée par le Christ, il combat le mal là où le mal tend à séparer, à opposer, à se dresser contre Dieu et à s’isoler des autres. Il combat le mal en unissant, en réconciliant, en croyant, en rejoignant les autres.

« Le Christ n’explique pas abstraitement les raisons de la souffrance, mais avant tout il dit : “Suis-moi” ! Viens ! Prends part avec ta souffrance à cette œuvre de salut du monde qui s’accomplit par ma propre souffrance ! Par ma Croix ! Au fur et à mesure que l’homme prend sa croix, en s’unissant spirituellement à la Croix du Christ, le sens salvifique de la souffrance se manifeste davantage à lui. L’homme ne découvre pas cette signification au niveau humain, mais au niveau de la souffrance du Christ. Mais, en même temps, de ce plan où le Christ se situe, ce sens salvifique de la souffrance descend au niveau de l’homme et devient en quelque sorte sa réponse personnelle. C’est alors que l’homme trouve dans sa souffrance la paix intérieure et même la joie spirituelle. » (Salv. Dol. 26)

Découvrir ce chemin permet à la personne qui souffre de dépasser le sentiment déprimant de se sentir inutile, ou pire encore, de se sentir un poids. Au contraire de la proposition d’euthanasie2, la proposition du Christ restaure la personne souffrante dans sa dignité inviolable, sa dignité qu’aucune dépendance, aucune atteinte de santé ne peut entamer. Cette perspective permet de sentir que « L’homme qui souffre “ complète ce qui manque aux épreuves du Christ ” et que, dans la perspective spirituelle de l’œuvre de la Rédemption, il est utile, comme le Christ, au salut de ses frères et sœurs. Non seulement il est utile aux autres, mais, en outre, il accomplit un service irremplaçable. » (SD 27, citant Col 1,24)

Cela est l’ultime don de la miséricorde de Dieu à chaque homme et chaque femme. Pouvoir accomplir l’œuvre de paratonnerre du monde, comme me le disait un jour une vieille femme priant son chapelet. Ou de médecin des cœurs à distance, si vous préférez. « Quand la souffrance est là, disait Marthe Robin, de grâce ne souffrons pas pour rien : faites-en quelque chose ! »


1Pour ce sens, voir par exemple Nb 1123 : Le Seigneur répondit à Moïse : « Le bras du Seigneur serait-il si court ? Tu vas voir si la parole que je t’ai dite s’accomplit ou non. »

2Au sujet de l’euthanasie, je voudrais ajouter ceci. L’euthanasie est demandée par une personne qui a peur de souffrir, qui est fatiguée de souffrir, ou qui a peur d’être un poids pour son entourage, d’autant plus que l’entourage lui-même émet le message : « c’est insupportable ». Il faut tout faire pour remédier à cette souffrance. Mais lorsque la personne est désespérée au point de demander l’euthanasie, il n’est pas bon de dire : tu as raison d’être désespérée, et je vais t’aider à aller jusqu’au bout de ton désespoir. L’euthanasie détruit les rapports sociaux, en demandant à quelqu’un qui a fait profession de soigner la vie : donne-moi la mort. C’est une voie par laquelle on fait utiliser un médecin par un patient, on fait utiliser un médecin pour donner quelque chose qui est contraire à sa vocation. Alors, que peut faire l’infirmier chrétien dans ce contexte ? On ne pourra pas empêcher tout le monde de demander l’euthanasie, mais quand la personne malade se dit : j’ai perdu ma dignité, je ne suis plus aimable, etc., le soignant pourra poser des gestes qui diront : je vais te faire sentir que tu es encore aimable, que tu as du prix à mes yeux, et pas seulement parce que c’est mon gagne-pain de travailler dans ce service. On ne peut pas penser à la place des gens, mais on peut leur montrer leur dignité inaltérable.