« Renoncer à soi-même… » : quelle drôle de com’ !

homélie du 12e dimanche C, 19 juin 2016

Nous voici Chemin devant un des passages qui nous déplaisent le plus dans l’évangile. « Celui qui veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix chaque jour et qu’il me suive. Car celui qui veut sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perdra sa vie à cause de moi la sauvera. » (Lc 9,23-24) Comment les apôtres pensaient-ils motiver des futurs disciples avec ça ? Ils ne nous ont pas caché cet enseignement du Christ, et nous trouvons là un point essentiel de la condition du disciple dans le monde.

S’il faut renoncer à soi-même et prendre sa croix, s’il faut perdre sa vie pour la gagner, c’est à cause d’une vision fausse qui traîne en nous sur « c’est quoi, gagner sa vie ? »

Beaucoup disent : le chemin de vie c’est le chemin de mes envies. L’être humain pense spontanément qu’une vie bonne c’est une vie où on peut réaliser le maximum de ses désirs. À l’époque de Jésus on avait déjà tendance à penser cela ; à notre époque, c’est devenu un dogme social. Et la tendance va jusqu’à mettre toutes les réalités au service de cette idolâtrie de soi, de ce culte de ses propres désirs. Au travail on ne cherchera pas le bien commun mais une illusoire réalisation de soi, qui est plutôt le triomphe de ses caprices ou de son orgueil. Même l’amour, cet événement le plus noble de l’être humain, devient de plus en plus une façon de chercher sa satisfaction avant même de regarder comment construire quelque chose ensemble.

La forêt de nos désirs devient vite une forêt tropicale et nous empêche d’avancer. On va s’y perdre, tourner en rond, connaître des désillusions, en tirer une philosophie de vie, s’épuiser et devenir cynique en pensant que plus rien n’est grand, beau et noble. On va se mettre à vivre comme si il y avait juste à tirer parti le mieux possible de cette existence fragile. C’est tragique quand cela arrive à 50 ans ; mais même les jeunes en sont atteints, car ils se sont déjà tant blessés au tranchant de notre culture permissive où on consomme les personnes et les corps comme n’importe quel produit.

Dans un monde qui tourne en rond, Jésus nous montre un chemin où on avance. Il dit : « celui qui veut marcher à ma suite… » Veux-tu marcher sur le chemin de vie ? Alors mets-toi en contact avec ton désir le plus profond, le plus vrai. Et tiens bien le cap, soumets tous tes désirs à ce désir plus grand : prendre le chemin du Seigneur, qui, même s’il monte et s’il est difficile, est le chemin de la vie en plénitude.

« …qu’il renonce à lui-même… » Ce chemin de lumière passe par le don de soi-même. On peut le concrétiser par exemple dans l’engagement du mariage et la fidélité, pour construire une famille ; ou dans un autre don de soi, une mission pour l’Évangile dans le célibat consacré ; on peut le concrétiser en servant les pauvres, les exclus, les malades, les jeunes ; on peut le concrétiser dans un engagement citoyen ou politique qui soit un vrai service du bien commun, renonçant au « politiquement correct » pour rencontrer vraiment les personnes ; et encore d’autres façons que l’Esprit Saint peut suggérer aux enfants de Dieu. Ainsi donc, si on renonce à soi-même, ce n’est pas pour se brimer mais pour se donner.

« …qu’il prenne sa croix chaque jour… ». Là on n’est pas trompé sur la marchandise : ça ne sera pas drôle tous les jours. Pas de panique, c’est normal, car nous sommes chacun une personne blessée, et en plus nous vivons dans un monde où il y a le mal. Donc, pas moyen d’échapper aux difficultés ; de toute façon il y aura le manque. L’avertissement de Jésus va nous permettre de ne pas angoisser devant le manque qui survient dans notre cœur. Il nous permet de regarder le manque en face, de l’accueillir comme un partenaire du chemin, et de ne pas renoncer à cause de lui à ce chemin plus grand que nous venions de prendre. Tant de gens aujourd’hui ne veulent pas du manque, sautent d’une vie à une autre et sont le jouet de leurs blessures. Proposons un autre style de vie, quelles que soient nos erreurs du passé !

« et qu’il soit mon disciple », mon complice. Nous ne serons plus jamais seul. Tous les choix vers le vrai et la lumière, tous les choix qui vont du côté de l’évangile nous apportent la lumière d’une présence qui nous réjouit.

Seigneur, donne-nous de ne pas rêver à un autre chemin que le tien. Donne-nous de prendre résolument ce chemin, quoi qu’il nous en coûte, et de revenir à toi autant de fois que nous nous serons éloignés.